DESCARTES ET MOI
Dans une des exquises publications dont il a le secret, notre ami Noureddine Khelassi nous a donné à réentendre une belle clique algéroise discutant à la Marius, Escartefigue, Panisse et M.Brun d'une autre histoire de la sardine qui a bouché le port de Marseille...
Un des commentateurs qui a pris pour pseudo 'El Keblouti" a pensé qu'il se devait de dénoncer les 3 acteurs pour "collaboration" (pas moins !) avec la France coloniale puisqu'ils s'étaient permis de se produire sur une chaîne de télé qui amusait les français et leurs partisans algériens au moment où le pays menait sa guerre émancipatrice...
J'ai osé lui faire remarquer que le terme de "collabos" n'allait pas à ces dignes représentants de notre culture, de notre humour, de notre gouaille et de notre folklore...
Il me sortit je ne sais d'où l'accusation d'avoir été formé par "l'ennemi" en ces termes:
"ils vous ont bien appris l'histoire à Descartes et ça se voit."
Sur le coup j'ai piqué un fou rire mais j'ai dû l'interrompre de manière brusque au point où je fus pris d'un affreux hoquet... je me suis rappelé en effet, entre deux éclats, ma seule histoire avec ce lycée et j'ai intérieurement remercié ce monsieur qui m'aura permis de la coucher noir sur blanc...
Si vous êtes patients, je vous la donne à lire... elle est assez longue mais elle est de circonstance au moment où nous assistons à la f"dhiha du CCF...
Voici cette histoire:
Je ne suis rentré au "lycée Fromentin" qu'en 1971, j’y suis resté une journée…
C’était pour passer ma 1ere partie du bac français.
Voici mon histoire, je vous la raconte dans ses moindres détails parce que je m’en rappelle comme si cela datait de ce matin...
J'étais lycéen interne à Tizi parce que j'habite assez loin, de l'autre côté des montagnes...
C'est un ami qui m'a convaincu qu'on avait intérêt à mettre une double chance de notre côté en nous inscrivant au bac français...
Le jour du "probatoire" j'ai calculé qu'il me fallait trouver 70 DA pour les frais de voyage en aller-retour, la nuitée et la baguette de pain à manger... mes parents n'ayant pas le sou, j'ai pu me faire passer 35 DA de chez mon ami Hamid, frère de Said Djebri et 25 Da de chez mon autre ami Derouaz Slimane (Rabbi yerahmou)... les 10 Da restants, c'est mon cousin Aissa Adjoudj qui me les a prêtés...
(à noter que j'ai tout remboursé quelques mois après)
Je suis descendu à la gare, à pieds comme de bien entendu… ce n’est pas trop loin par le raccourci de Ain Benhaggache qu'on appelle "trig traverse"… à peine 2 km alors que par route cela en fait au moins 5.
J’ai attendu dans la salle d’attente l’arrivée du train et il m’est arrivé une chose assez bizarre…
Des gendarmes sont venus à la gare… ils ont pénétré dans la salle du receveur et l’un d’eux m'a interpellé de l’index à travers le guichet… Je suis rentré et je l’ai vu prendre un petit carnet… il m’a questionné et a noté mes réponses sur son carnet : mon nom, le lieu où j’habitais, ma situation de famille, l’endroit où je me rendais, l’objet de mon déplacement et la date de mon retour… Je ne sais pas, à ce jour, pourquoi on m’avait fait cet interrogatoire… je me dis aujourd’hui que c’est certainement pour mon accoutrement…
Arrivé à Alger j’ai cherché un gîte pour la nuit… Je ne me souviens plus de l’endroit mais c’est entre la Grande Poste et la Place Emir Abdelkader, je crois, que j’ai trouvé mon hôtel…
Il avait pour nom « le Palais »… pour nom seulement., car à l’intérieur c’était une vraie soue...
Je n'ai pas dormi une seconde durant toute la nuit car il y avait dans la chambre toutes les variétés d'insectes: mouches, moustiques, araignées, puces et... punaises… les premiers m'étaient familiers mais c'était la première fois que je voyais des punaises, ces affreuses bestioles gorgées de sang...
Au petit matin ma chemise blanche en nylon était tachetée de rouge-sang sur le col...
En me voyant dans la petite parcelle de miroir qui n'avait pas perdu son tain, je me suis dit que je ferais sensation en me présentant dans cet état au lycée qui abritait la fine fleur d'Alger... mais j'avais trop dépensé et je me suis dit que je n'avais pas le droit de ne pas continuer... J'ai donc continué...
L'épreuve de français avait pour sujet "Zadig" de Voltaire... et c'était en oral... Je m'en suis tiré à très bon compte malgré ma gêne... Mais j'étais très inquiet pour la suite: j’avais terminé à 14h et je ne savais pas comment rentrer chez moi car j'avais fait un faux calcul et il ne me restait qu’1 Da en poche...
Je me suis dirigé vers la gare de l'Agha (à pied bien sûr !) et Dieu me pardonne, j'ai tendu la main... mais je n'ai rien pu ramasser car ma mine n’inspirait aucune compassion avec mes traits tirés et ma chemise blanche tachetée...
En désespoir de cause, je suis monté dans un bus pour Thenia en me disant que je pourrais toujours y passer la nuit sur un banc à la salle d’attente de la gare… L'essentiel consistant à quitter Alger réputée mal famée la nuit...
Quand le receveur vint se faire payer, je lui tendis mon dinar…
- Zid rabaa douro ! (encore 4 douros!)
- Ma aan’dich… (je n'en ai pas) répondis je en avec mon air le plus pitoyable…
- Ki ma aandekch lah r’kebt ? (puisque tu n'en as pas, pourquoi es-tu monté ?)
Il me permit quand même de continuer le voyage mais ne s’arrêta pas de marmonner contre ces sans-gêne de khorotos…
A Thénia je fis de l’auto-stop… La route passait à l’époque par la ville et à la sortie Est où je m’étais posté, il y avait des gargotes et des arrêts de bus…
La nuit approchait.
J’ai abordé un monsieur en 404 immatriculé E (Titteri)… Nous étions S mais j’avais compris qu’il se dirigeait vers Ain Bessem ou Sour El Ghozlane qui dépendaient de Médéa à l’époque.
- Khoya… Eddini maak ! (Mon frère… Emmenez moi avec vous)
- Lala ya Akhi … h’left ma nrekkeb maaya elli ma naarfouch ! (non mon frère… j’ai juré de ne jamais faire monter un étranger dans ma voiture)…
- Alors donnez moi de quoi m'en aller en train ou en bus…
il mit la main à la poche et en retira 1.50 DA… je pensais qu’en les refusant il allait comprendre que je méritais qu’il m’emmenât…
Il les remit dans sa poche… démarra et s’en fut.
J’ai continué à lever le pouce mais sans résultat… je me suis dit alors que je pouvais essayer avec la police de la ville dont le commissariat se situait sur la rue principale…
J’ai abordé le policier en faction sur le seuil dudit commissariat.
- Monsieur l’agent, bénis soient vos parents… aidez moi à rentrer chez moi… j’habite à Djebahia et je n’ai pas d’argent…
- Rouh edderba fi kef ! win aala bali bik ! (vas te jeter dans un ravin !...qu'est ce que j'ai à voir avec ton histoire ! )
- C’est bientôt la nuit… je n’ai pas mangé et je n’ai pas où dormir…
- Si tu ne f… pas le camp, c’est en prison que tu vas dormir !
J’ai f… le camp…
Je me suis dirigé vers la salle d’attente de la gare…. Il n’y avait pas âme qui vive et les bancs en ciment étaient froids.
Je me suis dit que je gagnerais à aller dans un café pour revenir à la salle d’attente à sa fermeture.
Je suis remonté en ville et je suis rentré dans un de ses cafés.
Le serveur est venu à moi :
- Wach techrob? (Que prends tu?)
- Walou… n’riyah bark… (rien... je veux juste me reposer)
Il ne me chassa pas.
Dans une table de coin se déroulait une partie de dominos acharnée.
Je reconnus un des joueurs… un copain de lycée, appelons le Ambar (je crois qu'il est aujourd'hui retraité de l'INA)… je me dis qu’il y’a des chances pour que je puisse boire un café ou une limonade de l’enjeu de la partie et je n’eus pas tort.
Ambar m’a demandé la raison de ma présence à Thenia à cette heure indue… je lui ai expliqué ma situation en lui disant que j’avais choisi faute d’une autre solution, de passer la nuit dans la salle d’attente de la gare pour « compter sur Dieu » (netkell 3la Rabbi) au lever du jour…
A la fin de la partie et alors que le cafetier s’apprêtait à fermer, je voulus prendre congé de Ambar pour rejoindre la gare…
Il me retint…
Je t’emmène chez moi… On rentrera en catimini parce que je crains la réaction de mon père s’il me voyait ramener un étranger à la maison et le matin tu te sauves toujours en catimini…
J’ai essayé de refuser mais il m’imposa cette solution…
Très tôt le matin je sortis…
Je rejoignis la route pour m’essayer encore à l’auto stop…
Et c’est entre 11h et midi que je vis venir Dda Amar Bouferkas, Amar Kahlouche pour ses intimes, sur son camion bleu, un Super Galion ou un GAK… il me reconnut, m'embarqua et m'emmena jusqu’au village…
Je fis à pieds les deux kilomètres qui me restaient pour rentrer chez moi où ma mère me prépara un café et un bon plat de piment-tomates…
Voici mon histoire avec le Lycée Fromentin où M. El Keblouti pense que les français m’auraient administré leurs leçons d’antipatriotisme…
2/11/2017
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