TERRE TRAHIE

 HUMEUR

TERRE TRAHIE
Mon ami El Miloud a pressé ses premières olives... Il en a retiré un bon cru... un bon cru qu'il a dû bien sûr partager... partager avec les "propriétaires" des oliviers... moitié moitié...
Des oliviers centenaires... plantés bien avant que naissent les parents d’El Miloud et des "propriétaires"... Des propriétaires nouvelle formule... une formule trouvée par notre dispendieux état...
Les oliveraies étaient propriété des colons, les colons ont été chassés des terres d'Algérie, leurs propriétés sont revenues au "secteur socialiste agricole" pris en charge par les "comités de gestion"...
Ca marchait bien pour ces comités de gestion... il y'avait un président et un moniteur, un commis-comptable et un pointeur et les paysans y travaillaient comme permanents ou saisonniers...
En 1965, à 13 ans j'y 'ai été recruté pour 10 jours... ce fut mon premier boulot si je ne compte pas le travail facultatif de berger, de ramasseur d'épis au passage de la moissonneuse et autres petits travaux non rémunérés... parce que cette fois ci j'étais payé... 4.20 DA/Jour...
J'étais avec une équipe de 17 gosses de mon âge, tous plus ou moins "pistonnés"; nous avions procédé à la cueillette des amandes...
Quand on me donna mon pécule, je le remis à ma mère qui me gratifia de 2 da pour disposer des quarante dinars qui sauvèrent ma famille d'une grosse "h'chouma" en leur permettant d'assister la tête haute à la circoncision de mon cousin Tahar, pour le kg de sucre et la boîte de café du couffin et la fameuse "taoussa" qui avait cours en ces temps là et qui fut remplacée par le cadre de calligraphie religieuse, le service à eau ou la veilleuse importés de Chine...
C'est juste pour vous dire que le Comité de Gestion n'avait pas suffisamment de bras adultes disponibles et qu'il devait faire appel à l'effort des écoliers...
Mais revenons à El Miloud...
El Miloud était un cadre de l'Entreprise Publique, il fit bien d'autres métiers avant de terminer comme chef de service...
Usé jusqu'à la corde, il finit par prendre sa retraite anticipée et, pour ne pas perdre son temps aux dominos, il s'est trouvé des occupations profitables...
Les travailleurs du Comité de Gestion eux, ont très bien évolué... Il y'eut de nombreuses restructurations du secteur... La plus importante fut celle de sa division en EAI et EAC...
Les travailleurs qui avaient laissé périr les bêtes, dépérir les arbres et se rouiller les machines afin de permettre aux importateurs d'importer, eurent droit à ce qui en restait... en guise de récompense...
Puis vint l'autoroute et ils se virent dédommagés pour les terres qu'elle traversa et pour les arbres qu'on dut dégager de son tracé... Le pactole !...
Puis vint la réalisation du transfert des eaux du barrage et on les paya pour le fossé contenant les tuyaux et les servitudes de la conduite...
Puis vint le gaz de ville, la haute tension etc... et à chaque fois ces fellah qui roulent maintenant carrosse se font dédommager pour des terres qui ne leur ont jamais appartenu et des arbres qu'ils n'ont ni plantés ni entretenus, amassant une petite fortune sans sueur exsudée ni services rendus au pays et à ses hommes, une fortune dont rêverait le plus aisé des cadres du secteur économique…
Et parmi ces arbres, les oliviers dont El Miloud a ramassé les fruits pour partager l'huile d'olive moitié-moitié avec les "propriétaires" réticents à envoyer leurs femmes gauler ses olives comme aux temps où elles étaient femmes de paysans…
El Miloud qui aime l’effort a, pour sa part, repéré tout un périmètre sur la servitude de l’autoroute et y’a planté pas moins de 70 oliviers et quelques 30 figuiers qu’il entretient avec amour.
Quand on lui dit que la terre ne lui appartient pas et qu’il risque de voir « nass eddoula » venir les arracher où lui faire grief d’avoir squatté un terrain de l’Etat, il part d’un grand rire et répond : ibakhrou bihoum ! (qu’ils s’en fassent des fumigations) quand ils commenceront à donner des fruits, il est peu probable que je sois encore de ce monde ; si je les ai plantés c’est plus pour le plaisir de les voir pousser que dans l’espoir de profiter de leurs fruits…
Il m’est arrivé un jour de colère contre cette forme de gouvernance qui encourage le tir au flanc et décourage l’effort et qui favorise la création de rentiers au détriment des gens de mérite, de dire du haut de mon poste d’élu régional à monsieur le Wali qui nous parlait des « judicieuses mesures de redressement » que l’Etat avait décidées pour rendre l’agriculture performante par l’injection de gros sous qui se retrouvent très vite chez les entraîneuses des bouges du littoral ou dûment investis en immobilier du côté de Neuilly sur Seine : « Monsieur le Wali, chargez les cadres de votre direction de l’agriculture et des offices y dépendant de faire le tour des terres libérées des colons (on sait que ce sont les meilleurs) ; et quand ils trouveront un paysan en train d’y travailler, qu’ils l’appellent et lui demandent quel est son statut… et à chaque fois qu’il répondra : « je suis locataire », attribuez lui illico le titre de propriétaire ! »…
Ce ne sera que justice pour cette terre, pour ceux qui l’ont libérée et pour ceux qui la travaillent…
30/11/2014

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