MA MERE
J'aimais m'asseoir à même la terre, à côté de l'âtre sur lequel ma mère faisait cuire cette galette de blé dur qu'on appelle "El Khmira".J'aimais vivre ces moments de félicité où, la tête vide, je laissais mon regard se perdre dans les flammes dévorant avec allégresse les tiges sèches de nettayna (ammi-visnaga) qui chantaient en brûlant, laissant filer des volutes de fumée par leur bout auquel le feu n'avait pas encore accédé et exsudant une sève odorante qui finissait elle aussi par se consumer...J'aimais voir ma mère attisant ce feu et l'alimentant quand elle le voyait baisser d'ardeur, tout en retournant avec une grande dextérité la galette brûlante sur laquelle se formaient de grosses boursouflures qu'elle dégonflait à l'aide d'un bâtonnet prélevé du bois qui brûlait; et, pour parfaire la cuisson, prenant cette galette sur son genou et la faisait tourner sur elle-même pour lui dorer le pourtour... C'était magique. Et ce qui ajoutait à la féerie de ces ineffables moments, c'est le chant que ma mère fredonnait, ne s'interrompant que pour un soupir ou pour tendre l'oreille à un bruit de voix ou de pas...
Au plus fort de la misère et des privations, ma mère ne s'arrêtait pas de chanter, quand elle pétrissait la galette ou quand elle la cuisait, quand elle lavait le linge, quand elle battait le lait, quand elle battait le blé, quand elle s'échinait à faire tourner la grosse meule en pierre, quand elle roulait le couscous, quand elle étendait les figues sèches sur les claies, quand elle tissait ou quand elle nettoyait les fèves, le blé ou l'orge, quand elle cousait le vieux paletot de mon père ou quand elle épouillait ma tête...
Elle chantait, profondément concentrée sur sa tâche, des chansons dont je ne comprenais pas les paroles mais dont je n'ai jamais entendu air aussi doux...
Et j'ose vous l'avouer aussi, je n'ai pas encore connu, à ce jour, plaisir plus intense que celui de manger la galette de ma mère avec l'oignon cru, les olives cassées qu'elle savait si bien préparer et aromatiser d'aneth ou avec un bon plat de piments piquants cuits à la braise et de tomates marinant dans de l'huile d'olive, ou avec une bonne "guedoura" (jarre) de petit lait dans lequel elle faisait toujours exprès d'oublier une motte de beurre...
Le vrai bonheur tient à ces petites choses dont on ne se rend compte de l'importance qu'après les avoir perdues... On se console alors en sollicitant la mémoire pour en convoquer le souvenir...
Ce que je fais !
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